10 novembre  2021

Quelques propositions pour organiser des groupes d’entraide et d’échanges

Tout ce qui suit n’est pas un modèle imposé mais une source d’inspiration permettant à chacun d’inventer ce qui va marcher, en s’appuyant sur l’expérience des groupes existants.

Des petits groupes d’entraide, de 6 à 12 personnes personnes, peuvent se réunir soit à distance, soit en présentiel sur un territoire. L’objectif n’est pas de constituer des cellules homogènes, mais  d’accepter chacun de façon inconditionnelle, avec une écoute réciproque, d’où une hétérogénéité qui est une richesse.

La périodicité est très variable selon les groupes : tous les 2 mois, tous les mois ou toutes les semaines pour certains groupes de gilets jaunes.

Une certaine stabilité est nécessaire pour créer la confiance et la connaissance réciproque.

La convivialité est une dimension essentielle : Manger, boire, chanter, rire ensemble permet de souder le groupe et d’avoir du bon temps.

On peut commencer par partager des nouvelles, puis les personnes qui le souhaitent peuvent parler à tour de rôle d’un événement qu’elles ont vécu, personnellement ou au sein d’un collectif, une association, d’un syndicat, etc. en partant d’une expérience personnelle et non de généralités.

On écoute chaque personne s’exprimer, si possible sans l’interrompre, mais ensuite les autres peuvent poser des questions et s’exprimer à leur tour pour dire comment ces faits résonnent en elles.

Une fois le tour de table achevé, on peut choisir un élément pour faire un temps de débat sur une question de fond ou d’actualité, qui donne à chacun la possibilité de se faire une position.

On constate que par l’écoute bienveillante, sans jugement des personnes, et par la durée, des relations fraternelles et de confiance se créent dans le groupe. Cela permet de ne pas se sentir seul face aux évènements et de se soutenir mutuellement.

Quelles fonctions possibles ?

En s’appuyant sur les exemples de groupes très divers (gilets jaunes, collectifs locaux, noyaux d’associations citoyennes, mouvements de jeunes, cellules du PC, loges maçonniques, groupes d’action catholique, etc. on peut discerner plusieurs fonctions possibles (liste non exhaustive) :

S’entraider

A la base de l’entraide on trouve la similarité des expériences qu’on se reconnaît entre pairs. Cette similarité n’est pas d’être chômeur ou handicapé. C’est celle de partager une même aspiration à une société solidaire, fraternelle et responsable.

Dans la plupart des groupes, les membres s’apportent mutuellement une aide matérielle, se donnant des coups de main pour les gros travaux, les déménagements, multipliant les appuis matériels. On se fait des prêts de confiance. (Le Magny). L’entraide peut s’étendre aux voisins ou au quartier. On voit s’esquisser ce qui fut à la base des caisses de secours mutuelles.

Créer des espaces de confiance, de convivialité et de dialogue.

Le développement de l’entraide correspond à un fort besoin de lien fraternel et convivialité, dans un contexte de crise, pour se soutenir mutuellement, rire, manger, chanter, débattre et agir ensemble. Chacun a besoin d’un lieu où il peut parler, être écouté, confronter ses propres idées, sa propre action et ses réactions aux événements avec celles des autres. Cette fraternité vécue au sein de petits groupes permet de reprendre espoir et de retrouver des points de repère.

À noter que l’humour, la dérision, l’expression artistique sont des formes essentielles de résistance et de production d’un « discours caché » lorsqu’on est dominé[1].

Comprendre les enjeux du monde d’aujourd’hui, du mondial au local, à partir de nos propres vies

Les échanges permettent d’approfondir les principes communs qui fondent l’action collective (dignité, bien commun, souci du long terme, unité et diversité, réciprocité, coopération, démocratie, etc…), et de retrouver une cohérence entre la parole, l’action et le sens donné par chacun à son existence, dans la diversité des options et des histoires personnelles, à travers une démarche de laïcité synonyme d’ouverture à la diversité des cultures, des pensées et des raisons d’agir.

Nous libérer de la part du système qui est en nous

Le capitalisme que nous combattons n’est pas entièrement extérieur à nous. Notre combat reste inefficace si nous critiquons le système capitaliste comme si nous lui étions entièrement extérieurs (Accardo). Les échanges peuvent permettre à chacun de s’interroger pour aller vers plus de cohérence dans ses modes de vie, une certaine frugalité de sa consommation savoir comment s’émanciper du consumérisme, de l’esprit de compétition et de l’individualisme qui nous attachent au système et par lequel nous l’entretenons, reconquérir des attitudes d’écoute, de partage, de réciprocité, de respect des différences.

Agir ensemble, réaliser des actions porteuses d’alternatives

Des actions communes peuvent émerger, en solidarité avec le territoire et les proches, comme par exemple des jardins partagés, le renforcement de l’autonomie énergétique du territoire, la construction d’une yourte, des aides apportées aux personnes vulnérables (aide alimentaire, soutien à des personnes en difficulté, entraide de voisinage au quotidien, etc.), des ateliers informatique, la participation à des manifestations, etc.

L’action commune conduit aussi développer des méthodes et des savoir-faire pratiques pour s’informer, animer, monter un projet, communiquer,…) nécessaires pour agir.

Inventer de nouvelles formes de lutte, résister

Dans un contexte politique et sécuritaire qui risque encore de se durcir, la mise en place de petits groupes d’entraide peut permettre l’émergence de nouvelles formes de lutte, plus atomisées, plus difficiles à repérer.

Nous n’inventons rien, puisque ces méthodes ont été utilisées par les peuples colonisés pour se libérer, par les esclaves noirs et les peuples dominés, par les dissidents des régimes totalitaires, par nos aînés pendant la Résistance. Certains sont conscients des risques de durcissement de la situation et adoptent des méthodes de cloisonnement et de discrétion pour échapper le plus possible à la surveillance généralisée (Telegram, Protonmail, etc.).

Une démarche d’éducation populaire

Ces échanges constituent des moments d’éducation populaire dont on peut reprendre la démarche éprouvée :

  • Voir. La participation aux échanges du groupe permet à chacun de prendre du recul et d’élargir son horizon grâce à des échanges où chacun est respecté. « Les gens te parlent de leur vie et ils relèvent la tête. Et avec cette libération ils mûrissent très vite». Chacun à des choses à dire sur ses propres besoins, ses attentes et ses indignations, chacun est « expert en vie quotidienne ». Les problèmes que chacun rencontre ne sont pas des problèmes individuels mais des problèmes de la société. La participation au débat collectif permet de partager aussi les émerveillements devant mille actions de solidarité, d’ingéniosité et d’entraide.
  • Comprendre : Les informations, les échanges au sein du groupe ont aussi un rôle d’éducation politique, en permettant à des non-militants de prendre conscience des écarts de richesse, des sources de l’inacceptable, d’aspiration partagée la justice sociale, à la reconstruction écologique et à une démocratie renouvelée. Ce travail d’éducation permet un changement de regard sur soi et sur la société. Ils permettent à chacun de mieux comprendre le monde, et nous libérer de la norme, la docilité, la compétitivité qui nous sont imposées.
  • Agir et savoir pourquoi : beaucoup de groupes entreprennent des actions communes. Il est essentiel d’en expliciter le sens. Chacun de nos actes, chaque action productive, artistique, intellectuelle, politique, sociale, associative a une portée globale. Nous savons aussi que le non agir est aussi une action, car nous pouvons consentir à l’injustice par passivité.

[1] James C. Scott, 2016, La domination et les arts de la résistance, Ed. Amsterdam