9 janvier 2019

Richesse et diversité des collectifs citoyens locaux

À la suite de l’appel à multiplier les collectifs citoyens qu’il avait lancé en juin dernier, le Collectif « Changer de cap » est aujourd’hui en contact régulier avec 70 correspondants locaux, dont une trentaine de collectifs citoyens (voir sur le site https://changerdecap.net/collectifs-citoyens-recenses/ ). En effet, ces actions locales sont déterminantes. Mais elles ne nous conduisent pas abandonner la question du changement de système au niveau national, européen et mondial. Nous sommes donc partie prenante de la mobilisation contre la réforme des retraites, dans une épreuve de force décisive qui a une portée beaucoup plus large. Les mobilisations locales se conjuguent avec ces luttes dont elles constituent le socle.

Nous avons interrogé nos correspondants locaux pour savoir comment évoluent aujourd’hui les actions sur le terrain. Les collectifs avec lesquels nous sommes en lien ne représentent qu’une infime partie des initiatives se multiplient au fil des jours.Si une partie des collectifs citoyens s’engage dans la bataille électorale, d’autres privilégient la réalisation d’alternatives concrètes, le renforcement d’une culture commune ou un travail d’éducation populaire. Cette note restitue les premières observations réalisées.

Une diversification de l’action des collectifs citoyens

Depuis le printemps, ces liens ont permis de constater une diversification de l’action des assemblées de gilets jaunes ou des coordinations départementales, et une évolution vers des collectifs citoyens plus larges que les assemblées générales de gilets jaunes, en se regroupant avec des militants écologistes, syndicalistes, associatifs et politiques.

Luttes  communes avec des syndicats, des associations, des collectifs, des élus locaux

Ces groupes sont tous mobilisés aux côtés des syndicats pour lutter contre la réforme des retraites. L’Assemblée des Assemblées de Montpellier a été entendue quand elle a appelé à participer à la grève reconductible du 5 décembre et à la convergence avec le monde du travail et son maillage syndical.

Les mobilisations communes concernent aussi les suppressions de services publics (postes et lignes de bus à Chambéry, suppressions de TER par les Régions Auvergne Rhône-Alpes et Grand-Est) suppressions de services dans les hôpitaux (Sisteron, Haute-Corse), réforme de l’assurance-chômage (Orléans), etc.

Éducation populaire et élargissement de la mobilisation

Dès le départ, la mobilisation sociale et climatique s’est traduite par une éducation populaire sur le tas au sein des mouvements, d’une grande efficacité. De nombreux citoyens qui n’avaient jamais milité auparavant se sont formés en quelques mois, de façon informelle, à travers de multiples discussions, des temps de rencontres (Montagne Limousine), des ateliers constituants, des formations à l’animation de groupe (Lauragais Revel), des réalisations culturelles et artistiques, des fêtes.

Certaines assemblées donnent la priorité au travail en petits groupes permettant la participation de chacun, aux débats, aux d’ateliers d’écriture, en limitant les interventions des leaders. Les échanges informels abordent aussi les questions de la vie quotidienne, permettant à chacun de comprendre comment les difficultés qu’il subit ont pour cause la logique du système. Des sujets de société comme l’intelligence artificielle ou les outils numériques sont aussi abordés.

Les collectifs lancent également des actions d’éducation populaire à destination de la population (référendum ADP, universités populaires comme à Grigny, (Fin du Moi, début du Nous) suivis de débats, y compris parfois dans des bars PMU (Pantin). Des livres de témoignages sont produits par ou avec des gilets jaunes : « Sur la vague jaune » (Crolles), « Instants de  fraternité » (Forcalquier), ainsi que des films militants avec débats : « J’veux du soleil », « Fin du Moi, début du nous » (Alby).

Ces actions, gratuites et conviviales, réinventent l’éducation populaire Les institutions d’éducation populaire sont souvent restées en dehors de cette dynamique, Elles sont absorbées par des logiques marchandes identitaires, leurs activités devenant inaccessibles aux classes populaires, et elles se trouvent marginalisées de la même manière que les partis politiques.

Construction d’alternatives concrètes.

De nombreux projets émergent des réflexions communes menées au sein des collectifs citoyens (par exemple, à Saint-Quentin-la-Tour, faire un café associatif, un club des aînés, un jardin partagé, une bibliothèque, des échanges de savoirs, un groupement d’achats, etc). Strasbourg en Commun soutient un hôtel autogéré par des familles migrantes. A Auriol (Bouches du Rhône), une dynamique commune s’est développée entre gilets jaunes, écologistes et citoyens pour remettre en état un moulin, en faire une micro centrale hydro-électrique et produire leur propre électricité.

Une réflexion pour inventer une société à finalité humaine

En Haute-Loire, une partie des gilets jaunes travaille à l’autonomie des territoires ruraux, estimant que ceux-ci risquent se retrouver isolés si une crise financière, climatique ou géopolitique entraîne des bouleversements qui désorganisent brutalement les relations entre les territoires. Dans cette perspective, ils se préparent à mettre en œuvre des solutions  de solidarité et d’autonomie « de guerre » et de résilience à plus long terme (Haute-Loire), en lien avec les maires et les associations.

Certains collectifs cherchent à définir à quelles conditions les actions locales contribuent efficacement à « changer les réalités que nous fait subir le capitalisme néolibéral, construire une alternative humaine, écologique et démocratique » (Saint-Etienne). Certains remettent en cause l’usage du mot transition. Ces réflexions ont pour effet de consolider des groupes de militants dans des domaines divers (associations, collectifs et syndicats, partis), avec des convictions partagées de transformation de la société, à partir d’un travail en commun et de rapprochement des cultures.

La mise en place de méthodes de participation et de démocratie directe

Notre collectif a rassemblé une vingtaine d’exemples de territoires qui ont développé une participation citoyenne pour la durée, sur 10 ans, 20 ans, 30 ans. On observe une grande convergence de méthodes entre de multiples démarches de démocratie directe et de participation citoyenne, malgré des réalités différentes des territoires (ruraux, périurbains, industriels, quartiers de villes, etc.)

Le mot participation peut désigner : – une information complète et transparente  – une consultation (les décideurs demandent un avis mais n’en tiennent pas forcément compte), – une co-construction des décisions (à travers un pouvoir de proposition d’une assemblée), – des décisions partagées (l’assemblée ou un groupe délégataire sont délibérants). Quand on observe les méthodes qui ont pour objectif une co-construction ou des décisions partagées, on constate que différents outils sont utilisés, en les combinant de façon variable selon les situations[1].

Modalités de préparation des décisions et d’élaboration des projets

La participation des citoyens s’organise en combinant différents outils de participation :

l’engagement réciproque de tous les acteurs autour de valeurs communes, d’une charte pluriannuelle concrétisant l’esprit du projet politique, d’un diagnostic partagé les forces et faiblesses face aux enjeux, l’objectif projet de territoire à moyen-long terme, de règles de fonctionnement ;

des forums locaux où lors de temps forts où l’ensemble de la population est invité à s’exprimer sur les enjeux, des objectifs ou des propositions, ou à participer à l’élaboration du projet. La mise en place de référendums d’initiative citoyenne, comme à la Villeneuve à Grenoble, est un outil essentiel. Parfois, des États généraux permanents entretiennent la participation autour de projets successifs ;

des commissions permanentes par pôle de compétences, ouvertes à tous les citoyens résidents ou à tous les électeurs du territoire ;

des groupes à durée limitée, qui peuvent être des groupes projets, des comités consultatifs, des ateliers participatifs qui se déroulent parfois en deux temps : par groupes (jeunes, acteurs économiques et sociaux, associations, etc.) et géographiques (quartiers), puis tous ensemble avec les élus ;

l’information pour être transparente, doit porter aussi sur les contraintes techniques et administratives, les coûts engendrés par une décision et leurs répercussions, notamment sur les impôts locaux, afin d’imaginer ensemble d’éventuelles solutions alternatives.

Un esprit de dialogue et de recherche commune

La mobilisation dont la durée repose sur un état d’esprit fait de dialogue et de recherche commune entre les élus, les techniciens et les citoyens, dans une attitude réciproque d’écoute, de mise à profit de l’expertise des citoyens, d’argumentation et d’explication des convictions et des besoins réels.

Dans la mesure où les décisions sont co-construites il y a très peu de désaccords entre les instances de propositions et des instances de décision (Colombey-les-Belles), même s’il y a des clashs, des désaccords, des débats interminables, on avance (Trémargat)

C’est à cette condition que l’habitant devient citoyen, car il se sent reconnu comme un acteur à part entière de sa vie et de celle de la collectivité. Progressivement, avec le temps, les participants aux différentes instances deviennent acteurs, se forment et deviennent autant de relais de terrain. Dans des collectivités d’une certaine taille, l’accompagnement de la participation nécessite un agent à mi-temps. Une relance active est souvent nécessaire (Loos-en-Gohelle)

Dans les petites communes, chacun participe bénévolement selon ses compétences et son équipement (Soudorgues, ou Trémargat pour rénover par soi-même le centre du village) : les paysans sont venus avec leurs tracteurs, les charpentiers ont construit une pergola, cela n’a coûté que 12 000 €

Certains groupes de gilets jaunes (Auriol) ont mis en place des actions immédiates, comme des jardins partagés pour donner à tous accès aux légumes. La réalisation rapide de quelques actions concrètes, même limitée, est nécessaire pour entretenir la mobilisation.

Pour maintenir dans la durée la participation citoyenne d’une partie importante de la population, un seul outil ne suffit pas. Il est nécessaire de combiner des temps forts et des temps plus calmes, des assemblées et des commissions, des RIC et des enquêtes, des réflexions de fond et la construction d’alternatives concrètes. C’est ce savoir-faire que nous devons construire collectivement.

Différentes sources d’inspiration à conjuguer

Des centaines d’expériences de participation citoyenne se sont déroulées depuis plusieurs décennies sur le territoire national et dans différents pays. Elles ont en commun la volonté de renouveler l’action politique à partir de la responsabilité des citoyens, une réappropriation des décisions par les habitants, des pratiques de démocratie directe faisant appel au savoir, au pouvoir d’agir et à la capacité de décision des citoyens, la multiplication des initiatives citoyennes porteuses d’alternatives, la réappropriation des biens communs. Il ne s’agit pas seulement d’une réforme administrative, mais de la volonté de permettre à chaque citoyen d’être actif, responsable, capable de prendre en charge son propre destin. La dimension éducative est mise en avant, de même que l’exigence d’information et de formation des citoyens comme le premier niveau de la participation.

Elles se sont inspirées de différents courants, que l’on a tendance à ranger aujourd’hui sous le terme de municipalisme, mais qu’il est nécessaire de conjuguer.

L’autogestion

Le courant autogestionnaire a été au cœur du débat politique pendant toute une partie du XXe siècle. De multiples actions d’auto-gouvernement se sont développées dans de nombreux pays tout au long du XXe siècle, en Algérie, en Yougoslavie, en Algérie, au Chili, à Budapest, etc. et en France (Grenoble, dès les années 60 et à nouveau aujourd’hui). Pour une vision d’ensemble, on pourra se référer à l’ouvrage collectif « Autogestion, hier, aujourd’hui, demain » [2]. Celui-ci fournit des dizaines d’exemples locaux, régionaux ou nationaux qui articulent « le mouvement d’en bas et le mouvement d’en haut ». Selon Lucien Collonges « la stratégie autogestionnaire ne peut se réduire à la constitution d’enclaves auto-administrées qui, par une extension progressive, feraient tomber le capitalisme comme un fruit mûr, sans qu’il soit besoin de poser la question du pouvoir politique ».

Le socialisme municipal

Depuis le début du XXe siècle, un socialisme municipal a été développé par de nombreuses municipalités communistes et certaines municipalités socialistes avec l’objectif de faire vivre ici et maintenant une contre-société, un socialisme enraciné dans les réalités locales, comme des préfigurations des conquêtes nationales à venir. Ces politiques se sont traduites par l’ampleur des dépenses sociales, tournées à la fois vers le soutien aux travailleurs  privés d’emploi, l’accès aux services de base (crèches, colonies de vacances, dispensaires, clubs sportifs), l’éducation populaire et la culture (bibliothèques, théâtre populaire), la construction en grand nombre de logements sociaux. Dans certaines villes ces politiques se sont doublées de démarches de démocratie participative (conseils et fêtes de quartiers, carnavals, comme à Allonnes (72), Martigues (13),  Saint-Denis (93), Aubervilliers (93).

De nombreuses luttes locales, par exemple pour maîtriser la gestion de l’eau ou développer les logements sociaux, relèvent de ce courant.

Le développement local

Le mouvement du développement local s’est fortement développé à partir des années 1975, avec à son apogée plus de 400 territoires de participation citoyenne, où l’ensemble des acteurs (associations, entreprises, élus, citoyens volontaires, services publics, organismes de formation, etc.) sont mobilisés autour d’un projet global, à la fois économique, solidaire et environnemental, co-construit par tous les acteurs. Il s’agit, face à la désindustrialisation ou à l’urbanisation sauvage, d’agir collectivement pour « vivre et travailler au pays » et maîtriser collectivement les voies d’un autre développement co- construit. L’élu reste le décideur final, mais un décideur qui écoute, qui a un rôle d’animation et d’articulation avec les services. Les démarches sont en général intercommunales, à l’échelle d’une communauté de communes ou d’un « pays ». Certaines de ces expériences ont maintenu une participation citoyenne d’une large partie de la population durant de longues périodes (10 ans, 20 ans, 30 ans). Certains agendas 21 locaux ont repris des démarches similaires, centrés sur la transition écologique.

L’altermondialisme

Les forums sociaux mondiaux, européens et locaux ont permis de prendre conscience du caractère universel des luttes locales pour l’autonomie, même s’il a encore les situations sont extrêmement diverses, entre les coopératives de paysans sans terre du Brésil, le développement communautaire du Canada, etc. De nombreux territoires continuent de montrer qu’il est possible de résister aux politiques d’assèchement des systèmes de solidarité publique et de destruction des services publics en développant des stratégies alternatives, comme le montre le rapport de l’AITEC « Collectivités locales, reprendre  la main, c’est possible » (voir ici)

Le municipalisme et la gestion des Communs

Aujourd’hui, beaucoup de collectifs locaux parlent de municipalisme. Celui-ci est une forme d’organisation démocratique à l’échelle municipale basée sur la reconnaissance des libertés locales et la défense d’une autonomie des communes vis-à-vis de l’État-nation. Il s’enracine dans le souvenir de la cité athénienne, des villes marchandes du XVIe siècle, des Communes insurrectionnelles de 1792 et 1871. Le municipalisme comprend de multiples nuances, entre l’éco-socialisme, qui propose une stratégie de front populaire par en bas à travers les assemblées populaires locales, le municipalisme espagnol développé notamment à Barcelone et Madrid et le municipalisme libertaire, théorisé par Murray Bookchin, etc. dont les références les plus citées sont le Rojava au Kurdistan et l’expérience de Saillans dans la Drôme.

Ces différentes formes de municipalisme se réfèrent toutes à la gestion des Communs par les citoyens eux-mêmes. Le droit de propriété est remis en cause au profit d’un droit d’usage contrôlé par des assemblées citoyennes locales. Mais elles diffèrent par l’attitude par rapport aux institutions politiques (région, État, l’Europe, institutions internationales). Les assemblées locales disposent-elles d’une souveraineté sur leur territoire ou d’une autonomie relative ? Sont-elles souveraines pour prendre des décisions relatives à la société dans son ensemble, à travers une confédération de communes libres ? Comment dépasser l’intérêt local et les intérêts particuliers de quelques-uns pour apporter des solutions aux enjeux écologiques ? Comment s’opposer efficacement aux puissances financières et aux multinationales ?

Pour un travail approfondi à partir des pratiques

Il paraît essentiel de faire circuler les principaux enseignements de ces expériences multiples, notamment en termes de méthodes de participation ayant fait leurs preuves dans la durée, et de faire converger les différentes sources d’inspiration pour les enrichir mutuellement. On trouvera sur le site www.changerdecap.net de nombreux exemples et  informations.

[1] ce § est en cours de construction, et doit être complété en faisant appel à une analyse plus complète des 25 territoires

[2] à Lucien Collonges (dir.), 2010, Autogestion hier, aujourd’hui, demain, Syllepse, p11. Cet ouvrage collectif réalisé une synthèse très complète des expériences autogestionnaires à travers l’histoire à travers le monde, avec une réflexion incontournable.

Télécharger ici le document (4 pages) Richesse et diversité des collectifs citoyens locaux mis en forme

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