n°251 ; maj 2016

Depuis les élections de 2008, à Tordères (180 habitants, Pyrénées-Orientales), un système de démocratie participative s’est mis en place. Il s’agit d’impliquer l’ensemble des habitants dans la gestion du village par le biais de commissions populaires extramunicipales (travaux, agro-environnement, affaires sociales, finances, urbanisme, etc.) ouvertes à tous les habitants et propriétaires terriens (enfants et adultes confondus). « J’ai été désignée comme mairesse, parce que j’étais au chômage et que j’avais donc plus de temps. Mais çà aurait pu être n’importe lequel d’entre nous. Il faut aussi dire que je suis assez « grande gueule ». C’est aussi parce que ce village me tient particulièrement à coeur. Enfant de néo-ruraux très pauvres, nous avons débarqué à Tordères en 1975, un village à l’époque déserté, qui nous a généreusement ouvert les bras. Mes parents, ex-soixante-huitards, avaient décidé de tout plaquer pour faire de l’élevage loin de la fureur de la région parisienne. J’ai grandi ici et j’ai un profond attachement presque viscéral à Tordères. J’ai porté, je porte toujours ces valeurs de soixante-huit, qui m’ont été transmises. » Maya Lesné, Maire de Tordères.

Quatre axes primordiaux ont été développés dans le programme de l’équipe élue en 2008 :

  1. Maintenir l’école coûte que coûte, même si ça représente la moitié du budget (le quart de la population a moins de 18 ans !)
  2. Maintenir les emplois municipaux (secrétaire de mairie et employé polyvalent).
  3. Entreprendre une grande réflexion sur l’urbanisme, pour réagir à la forte pression foncière venant de Perpignan. En incluant la protection des zones agricoles et naturelles.
  4. Continuer à bien vivre ensemble.

Trente réunions publiques en 6 ans prennent les ¾ des décisions

« De 2009 à 2014, les trois quarts des décisions fondamentales se prennent là, dans les commissions, qui se tiennent plus ou moins fréquemment. Les décisions ne sont pas actées si la participation est trop faible (en deçà de 5). Dans ce cas, elles sont mises en attente. » Résultat, 30 réunions publiques en six ans et jusqu’à 40 participants aux commissions (urbanisme, environnement).

« Prenons l’exemple de la Commission Travaux, qui remporte un franc succès. Les habitants se réunissent par rue, ou par « quartier ». C’est à eux de lister les problèmes qu’ils rencontrent et d’envisager les solutions (par exemple, mettre du goudron ou de la terre battue). Nous, au conseil municipal, on se contente de chercher l’argent et de voir si le projet est réalisable, en faisant faire des devis, en recueillant des avis d’experts. Ensuite, on présente ce dossier aux habitants, et c’est eux qui décident. Après tout, c’est leurs impôts, c’est à eux de trancher, et tous sont bien conscients des limites financières. »

Les projets les plus importants ont été la restauration de l’église et le développement d’activités culturelles pérennes. La population a un attachement particulier à l’église, qui constitue à la fois un patrimoine historique d’importance et une salle très utilisée et très vivante, ouverte à tous dans un cadre culturel (concerts, spectacles, conférences, etc.). Elle s’était considérablement dégradée dégradée au fil des siècles. Sa restauration de l’église a été un projet  important. Les activités pérennes correspondent à de fortes attentes de la population, comme la Bibli et sa grainothèque municipale, la Chorale Populaire de Tordères, les spectacles pour enfants, les concerts, etc., Ils sont à la portée de tous grâce à la participation libre.

Le blocage par les intérêts divergents des propriétaires non-résidents

Mais en cours de mandat, les choses se sont gâtées. Des propriétaires terriens non résidents (pour la plupart extérieurs à la commune mais possédant des terres sur la commune) ont souhaité participer aux commissions. Étant donné qu’ils payaient des impôts, ils ont eu la parole la parole, au même titre que les habitants. Ce fut pour eux l’occasion de manifester leur mécontentement en matière d’urbanisme (ils demandaient que la constructibilité soit élargie à leurs terrains tandis que le reste des habitants ne souhaitaient plus d’urbanisation à outrance). Ils se sont mis à noyauter les commissions et à en faire des lieux de discorde et d’invectives.

Des enquêtes publiques

Depuis 2014, les commissions se réunissent beaucoup moins et l’équipe municipale aborde les grandes questions sous forme de questionnaires, voire même d’enquête publique (pour tout ce qui concerne l’urbanisme). Par exemple, en 2015, 71 % de la population a participé à l’enquête pour l’extinction des éclairages publics entre 1 h et 5 h du matin et 83% des participants ont souhaité que l’éclairage soit éteint.

Le problème des commissions participatives est lié à l’usure de l’engagement. Une fois passée l’euphorie des débuts, la participation baisse. Il faut aller tous les jours chercher les habitants pour qu’ils participent, ce qui est plus fatigant que flatteur.

La participation des enfants et des ados

A Tordères, chaque commission peut compter avec la participation des enfants et des ados qui le souhaitent. « Au début, certains ont également redouté « l’attaque des balançoires », c’est-à-dire la participation des plus jeunes aux décisions municipales. Ce qui a poussé ces adultes à s’engager davantage. Et c’est un sacré exercice de transmettre l’information à la fois aux adultes et aux jeunes ! Mais cette transmission nous semble primordiale : il faut que les mômes s’emparent de l’histoire de leur village. Même s’ils sont, par nature, un peu conservateurs »

En tout cas, rien que l’été dernier, on dénombre à Tordères plus d’une douzaine de manifestations (jeux, concerts, bals, fêtes, repas) grâce au dynamisme de Tordères en fête et des nombreuses associations.

La fête du printemps, « Alors on sème ? », donne lieu à des échanges et des actions menées par les enfants avec la Grainothèque. De manière générale, ici, la population ne perd jamais une occasion de danser la Sardane, et de danser tout court. Précise Maya Lesné, même si la danse traditionnelle figure en bonne place dans le bulletin municipal.

Les luttes locales contre des décisions imposées

Enfin, la commune a aussi fait parler d’elle dans les grandes luttes locales : celle contre un projet éolien de grande taille et dont la production énergétique n’était pas réinjectée dans la commune. « Nous avons refusé, au-delà de la destruction paysagère des lieux, que ce soient les grosses communes qui nous l’imposent, la représentation territoriale au sein des intercommunalités étant assez inique. » Et surtout dans le bras de fer contre la préfecture par rapport à un Plan de prévention Incendies qui aurait rendu la commune habitable uniquement aux gros salaires (du fait du haut coût des assurances en Zone Rouge). Une contestation qui réunira par la suite 52 communes !

« Je crois que ce qui paraît toujours le plus novateur à ceux qui découvrent notre fonctionnement, c’est la question de la participation, par le biais notamment des commissions populaires, pourtant c’est quelque chose qui se pratique souvent dans les petites communes rurales sans qu’on en fasse tout un plat. Ce n’est ni plus ni moins que la banale commission extra-municipale telle qu’elle est prévue par la loi. Ça n’est pas neuf et, quoique probablement hérité de la Révolution Française et de la Commune, ça n’est finalement pas si révolutionnaire que ça non plus. Je ne veux pas diminuer le boulot (de longue haleine) que nous avons entrepris ici mais je veux simplement que vous sachiez qu’il n’a rien d’extraordinaire et surtout qu’il évolue avec l’expérience et n’obéit à aucun dogmatisme. »

Pour l’avenir, l’élaboration du PLU constitue un enjeu essentiel, pour protéger le beau territoire sauvage de Tordères, en limitant le bétonnage et le mitage qui sont un des pires fléaux de ce département ultra-touristique. (les déclarations de Maya Lesné sont issues de l’interview parue sur le site d’Article 11 et des précisions qu’elle a souhaité nous apporter.)

Contact Mairie de Tordères 04.68.38.80.58, mairie-de-torderes@wanadoo.fr 2 rue des écureuils, 66300 Tordères

Pour en savoir plus  Voir  le règlement intérieur des commissions extra-municipales

Voir l’historique de l’expérience  par Maria Lesné

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