Des petits groupes d’entraide et d’échanges pour résister, construire et changer de cap

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Pourquoi des petits groupes d’entraide et d’échanges ?

Un ensemble de crises majeures

Nous nous trouvons face à une multiplication de crises majeures génératrices d’angoisse sociale et de violence :

 l’accélération du changement climatique se traduit à court terme par une multiplication des catastrophes (incendies partout dans le monde, inondations, températures extrêmes, sécheresse et famine à Madagascar,…) ; le GIEC annonce des changements dramatiques et irréversibles avant 2050.

– Alors que l’épidémie du COVID se poursuit, notamment dans les pays du Sud, le pilotage réel de la lutte est laissé aux entreprises pharmaceutiques qui cherchent avant tout à maximiser leurs profits à travers une politique sanitaire inefficace mais lucrative.

– Avec la crise économique et sanitaire toute une partie de la population (chômeurs, précaires, personnes handicapées, personnes âgées, migrants, etc.) a basculé dans la précarité et la misère, le gouvernement français continue de détruire les solidarités, fermer des services publics, culpabiliser les chômeurs et les pauvres. L’apartheid devient une réalité au sein de chaque pays et à l’échelle mondiale.

– Cet apartheid est renforcé par la marche forcée à la privatisation la numérisation du monde, . Les relations humaines deviennent interdites et remplacées par des réponses informatisées, auxquelles un quart de la population ne peut pas accéder. La quasi-obligation de vaccination et la mise en place du passe sanitaire renforcent un immense sentiment de méfiance, de révolte et d’exaspération.

Pour toutes ces raisons cumulées, la question du bien vivre et de la bonne santé mentale de toute la population devient aujourd’hui une question politique. Elle génère une multiplication des situations d’anxiété, d’angoisse, de dépression, de violence, y compris familiales, et des attitudes pathologiques chez beaucoup de personnes qui auparavant ne présentaient aucun trouble. Cette dégradation touche toutes les couches de la société, en particulier les étudiants et les jeunes

Loin de répondre à cette situation, le néolibéralisme, qui s’appuyait sur la démocratie libérale pour canaliser les mécontentements populaires, est en train d’effectuer une mutation vers un régime qu’on peut qualifier d’hypercapitaliste, ou de libertarien-autoritaire. Il repose sur la volonté de tout privatiser, la défense radicale de la propriété privée, la généralisation du numérique pour « construire un homme nouveau » et instaurer une surveillance généralisée. Le maintien de l’ordre social est assuré par la violence, la peur, l’intimidation, la destruction des libertés publiques, le contrôle des manifestations. La gestion de la crise sanitaire en est une bonne illustration.

Perspectives

Face à ce changement de stratégie, il est indispensable de trouver de nouveaux modes d’organisation pour résister et construire. Beaucoup de militants sont désarçonnés. Ils n’arrivent plus à identifier leur adversaire ni comment agir face à un gouvernement brutal, autiste, mais pratiquant le double langage et maîtrisant les moyens de communication.

Une bataille culturelle est engagée pour faire prévaloir une autre conception du monde et des rapports humains. La fraternité, l’entraide et la coopération sont essentielles pour montrer qu’un monde fraternel est déjà une réalité, un monde où chacun a sa place et sa dignité.

Dans toutes les périodes difficiles, des citoyens se sont organisés en petits groupes : cellules, équipes, groupes d’action, loges, etc. pour résister, s’entraider, renforcer leur convictions et agir ensemble.

Notre objectif est donc de multiplier des ilots de coopération, d’entraide et de fraternité pour résister de l’intérieur, malgré un contexte défavorable, remettre la solidarité et le vivre ensemble au cœur de l’action collective, et redonner espoir à ceux qui doutent ou qui s’épuisent parce qu’ils sont seuls. Cela implique aussi une lutte contre la colonisation publicitaire de nos esprits et notre aliénation à la société d’hyper consommation, une réflexion sur notre relation au travail, l’usage de notre temps, nos comportements.

D’où la proposition de multiplier des petits groupes d’entraide, de 6 à 12 personnes personnes, soit à distance, soit en présentiel sur un territoire.

Quelques propositions d’organisation de ces groupes

Tout ce qui suit n’est pas un modèle imposé mais une source d’inspiration permettant à chacun d’inventer ce qui va marcher, en s’appuyant sur l’expérience des groupes existants.

Des petits groupes d’entraide, de 6 à 12 personnes personnes, peuvent se réunir soit à distance, soit en présentiel sur un territoire. L’objectif n’est pas de constituer des cellules homogènes, mais  d’accepter chacun de façon inconditionnelle, avec une écoute réciproque, d’où une hétérogénéité qui est une richesse.

La périodicité est très variable selon les groupes : tous les 2 mois, tous les mois ou toutes les semaines pour certains groupes de gilets jaunes.

Une certaine stabilité est nécessaire pour créer la confiance et la connaissance réciproque.

La convivialité est une dimension essentielle (au début ou à la fin). Manger, boire, chanter, rire ensemble permet de souder le groupe et d’avoir du bon temps.

On peut commencer par partager des nouvelles, puis les personnes qui le souhaitent peuvent parler à tour de rôle d’un événement qu’elles ont vécu, personnellement ou au sein d’un collectif, une association, d’un syndicat, etc. en partant d’une expérience personnelle et non de généralités. On écoute chaque personne s’exprimer, si possible sans être interrompue, mais les autres peuvent poser des questions et s’exprimer à leur tour pour dire comment ces faits résonnent en elles.

Une fois le tour de table achevé, on peut choisir un élément pour faire un temps de débat sur une question de fond ou d’actualité, qui donne à chacun la possibilité de se faire une position.

On constate que par l’écoute bienveillante, sans jugement des personnes, et par la durée, des relations fraternelles et de confiance se créent dans le groupe. Cela permet de ne pas se sentir seul face aux évènements et de se soutenir mutuellement.

Quelles fonctions possibles ?

En s’appuyant sur les exemples de groupes déjà existants, on peut discerner plusieurs fonctions (liste non exhaustive) :

S’entraider

A la base de l’entraide on trouve la similarité des expériences qu’on se reconnaît entre pairs. Cette similarité n’est pas d’être chômeur ou handicapé. C’est celle de partager une même aspiration à une société solidaire, fraternelle et responsable.

Dans la plupart des groupes, les membres s’apportent mutuellement une aide matérielle, se donnant des coups de main pour les gros travaux, les déménagements, multipliant les appuis matériels. On se fait des prêts de confiance. (Le Magny). L’entraide peut s’étendre aux voisins ou au quartier. On voit s’esquisser ce qui fut à la base des caisses de secours mutuelles.

Créer des espaces de confiance, de convivialité et de dialogue.

Le développement de l’entraide correspond à un fort besoin de lien fraternel et convivialité, dans un contexte de crise, pour se soutenir mutuellement, rire, manger, chanter, débattre et agir ensemble. Chacun a besoin d’un lieu où il peut parler, être écouté, confronter ses propres idées, sa propre action et ses réactions aux événements avec celles des autres. Cette fraternité vécue au sein de petits groupes permet de reprendre espoir et de retrouver des points de repère.

Réaliser des actions porteuses d’alternatives

Des actions communes peuvent émerger, en solidarité avec le territoire et les proches, comme par exemple des jardins partagés, le renforcement de l’autonomie énergétique du territoire, la construction d’une yourte, des aides apportées aux personnes vulnérables (aide alimentaire, soutien à des personnes en difficulté, entraide de voisinage au quotidien, etc.), des ateliers informatique, la participation à des manifestations, etc.

Inventer de nouvelles formes de lutte, résister

Dans un contexte politique et sécuritaire qui risque encore de se durcir, la mise en place de petits groupes d’entraide peut permettre l’émergence de nouvelles formes de lutte, plus atomisées, plus difficiles à repérer. Nous n’inventons rien, puisque ces méthodes ont été utilisées par les peuples colonisés pour se libérer, par les esclaves noirs et les peuples dominés, par les dissidents des régimes totalitaires, par nos aînés pendant la Résistance. L’humour, la dérision, l’expression artistique sont des formes essentielles de résistance lorsqu’on est dominé[1].

Certains sont conscients des risques de durcissement de la situation et adoptent des méthodes de cloisonnement et de discrétion pour échapper le plus possible à la surveillance généralisée (Telegram, Protonmail, etc.)

Nous libérer de la part du système qui est en nous

Notre combat reste inefficace si nous critiquons le système capitaliste comme si nous lui étions entièrement extérieurs. Les échanges peuvent permettre à chacun de s’interroger pour savoir comment aller vers plus de cohérence dans sa consommation, son mode de vie, son travail d’éducation, à travers des actions concrètes. Il s’agit en particulier d’aller vers une certaine frugalité de sa consommation et de nous émanciper du consumérisme, de l’esprit de compétition, de l’individualisme qui nous attache au système et par lequel nous l’entretenons.

Comprendre les enjeux du monde d’aujourd’hui, du mondial au local, à partir de nos propres vies

Les échanges permettent d’approfondir les principes communs qui fondent l’action collective (laïcité, dignité, bien commun, souci du long terme, unité et diversité, réciprocité, coopération, démocratie, etc…), à travers les raisons d’agir de chacun et la diversité des actions et  les postures en accord avec ces valeurs (lucidité, écoute, partage, réciprocité, respect des différences).

Le travail en groupe conduit aussi à travailler sur méthodes et les savoir-faire pratiques pour s’informer, animer, monter un projet, communiquer,…) nécessaires pour agir.

Ces échanges constituent des moments d’éducation populaire dont on peut reprendre la démarche éprouvée :

  • Voir. La participation aux échanges du groupe permet à chacun de prendre du recul et d’élargir son horizon grâce à des échanges où chacun est respecté. « Les gens te parlent de leur vie et ils relèvent la tête. Et avec cette libération ils mûrissent très vite» (GJ de St Brice). Chacun à des choses à dire sur ses propres besoins, ses attentes et ses indignations, chacun est « expert en vie quotidienne ». Les problèmes qu’il rencontre ne sont pas des problèmes individuels mais des problèmes de la société. La participation au débat collectif permet de partager aussi les émerveillements devant mille actions de solidarité, d’ingéniosité et d’entraide.
  • Comprendre : Les informations, les échanges au sein du groupe ont aussi un rôle d’éducation politique, en permettant à des non-militants de prendre conscience des écarts de richesse, des sources de l’inacceptable, d’aspiration partagée la justice sociale, à la reconstruction écologique et à une démocratie renouvelée. Ce travail d’éducation permet un changement de regard sur soi et sur la société. Ils permettent à chacun de mieux comprendre le monde, et nous libérer de la norme, la docilité, la compétitivité qui n OK pour Tout ça ous sont imposés.
  • Agir et savoir pourquoi : beaucoup de groupes entreprennent des actions communes. Il est essentiel d’en expliciter le sens. Chacun de nos actes, chaque action productive, artistique, intellectuelle, politique, sociale, associative a une portée globale. Nous savons aussi que le non agir est aussi une action. Notre refus peut être politiquement important, car nous pouvons consentir à l’injustice par passivité.

[1] James C. Scott, 2016, La domination et les arts de la résistance, Ed. Amsterdam