Coronavirus: en Grèce, les camps de réfugiés surpeuplés retiennent leur souffle

17 mars 2020 par Elisa Perrigueur

Athènes a annoncé des mesures de confinement pour le pays. Elles s’avèrent complexes à mettre en place dans les camps de réfugiés, où ces derniers vivent dans une promiscuité intense.« Si on voulait oublier que ces personnes en exil étaient traitées avec mépris, on en a une nouvelle fois la preuve, s’indigne une habitante de l’île de Kos, où se trouve un camp de 3 400 réfugiés. Parmi ces gens, il y a par exemple de nombreux Afghans qui ont transité par l’Iran [pays très touché par le virus – ndlr]. Il faut faire des dépistages et surtout évacuer les camps des îles, comme on le répète depuis des mois. »

Les sentiers de l’Acropole déserts, des terrasses repliées, des plages sans silhouettes : la Grèce a l’apparence d’un pays fantôme et vit au ralenti. Comme de nombreux pays européens, Athènes a pris des mesures pour lutter contre le coronavirus, qui a officiellement contaminé pour l’heure 387 personnes et causé cinq décès. Afin d’éviter la surcharge d’un système de santé affaibli par une longue crise économique – selon le panorama Santé de l’OCDE 2019, le taux d’équipement en Grèce était officiellement en 2017 de 4,2 lits pour 1 000 habitants –, la stratégie reste d’encourager le confinement, la distanciation sociale et la limitation des déplacements.

Le 10 mars, les établissements scolaires de la maternelle à l’université ont été fermés. Les tribunaux, théâtres, musées, restaurants, centres commerciaux, etc. ont suivi… Les frontières avec la Macédoine du Nord et l’Albanie voisines ont été fermées, les liaisons aériennes avec l’Italie et l’Espagne suspendues. La quarantaine est devenue obligatoire pour tout voyageur entrant en Grèce. L’Église, dans ce pays où 85 % de la population se déclare orthodoxe, fut tardivement touchée lundi, avec l’interdiction de toute cérémonie religieuse et la limitation des entrées dans ces lieux saints.

Mais alors que la quarantaine se généralise dans le pays, il perdure des lieux d’exception où, de fait, elle peine à se mettre en place. Ceux qui inquiètent le plus sont aujourd’hui les camps de réfugiés, nombreux et souvent surpeuplés, particulièrement sur les îles proches de la Turquie. Aucun cas de coronavirus n’y a officiellement été détecté, mais la menace s’en est approchée le 9 mars avec la découverte d’un cas de coronavirus chez une habitante de Lesbos. Là-bas se trouve le plus grand camp d’Europe, Moria, qui compte 19 000 exilés.

Au total, plus de 43 000 migrants attendent depuis des mois à l’étroit dans des camps insalubres des îles de Leros, Chios, Samos, Kos et Lesbos. Ces derniers sont prévus pour quelque six mille personnes. Le temps du traitement de leur demande d’asile, des milliers de familles, de jeunes hommes originaires d’Afghanistan, du Congo, de Syrie, d’Irak, etc., ayant fui leur foyer, sont bloqués dans une grande promiscuité dans des tentes ou des conteneurs. Ils sillonnent les allées étroites jonchées de déchets, se regroupent pour les distributions de nourriture effectuées par l’armée, pour l’accès aux douches, aux sanitaires trop peu nombreux. L’organisation Médecins sans frontières (MSF) alertait elle le 13 mars dans un communiqué intitulé « Plus que jamais, l’urgence de l’évacuation des camps grecs ». « Compte tenu du manque de services sanitaires et des soins médicaux très limités, le risque de propagation du virus parmi les habitants des camps est extrêmement élevé », insistait l’organisation.

La menace du coronavirus a tout de même déjà changé le quotidien de ces camps bouillonnants. Les services d’asile grecs ont annoncé la suspension de leurs activités (interviews, distribution des statuts d’asile, de rejet des demandes, etc.) jusqu’au 10 avril. Les dates d’expiration des cartes de séjour sont repoussées jusqu’à cette date. Des ONG ont diffusé des messages de prévention dans les camps, précisant les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : se laver les mains, respecter un mètre de distance entre les personnes… D’autres privilégient le télétravail. Le ministre de grec de l’immigration a lundi annoncé l’interdiction des activités destinées aux migrants à l’intérieur du camp (écoles, librairies, exercices de jeux, etc.) et des visiteurs à l’intérieur des hotspots, y compris les agences et les ONG. « Nous avons reçu une directive du RIC [les autorités du centre d’identification de réception dit RIC – ndlr] nous invitant à stopper les rassemblements, les réunions à l’intérieur du camp », précise Astrid Castelin, du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) qui travaille encore aujourd’hui dans le camp de Moria, à Lesbos.

La mesure concerne le cœur des hotspots, soit les conteneurs cernés de barbelés et surveillés, à l’entrée souvent accessible sur autorisation seulement. Mais elle s’avère pour l’heure difficile à mettre en place dans les oliveraies alentour, où ont été installées des milliers de tentes plantées dans l’urgence au fil des arrivées. De fait cela est compliqué à surveiller. Autre mesure : « Le RIC a identifié un bâtiment dans le camp appartenant au ministère de la défense pour pouvoir y transférer les gens atteints du Covid-19 en quarantaine en cas de nécessité », ajoute Astrid Castelin. Le HCR a lui sollicité en urgence un financement de 36 millions d’euros pour « renforcer ses activités de préparation, de prévention et de réponse » en cas d’éventuelle contamination du Covid-19.

Mais des ONG et organisations dénoncent le deux poids deux mesures concernant les impositions sanitaires mises en place au sein des villes et dans les camps. Si la limitation des déplacements en dehors du camp peut être appliquée, l’imposition d’une distance sociale dans l’enceinte de ces espaces clos paraît complexe.

« Tout le monde a conscience que le virus existe. Mais les personnes là-bas ne peuvent pas appliquer sérieusement des mesures, car elles mènent une vie totalement anormale », déplore Parwana Amiri, jointe par téléphone. Cette adolescente afghane de 15 ans a passé trois mois cet hiver dans le camp de Moria, à Lesbos, où vivent 19 000 personnes. « C’est impossible de prendre certaines précautions dans un camp qui manque d’infrastructures, il n’y a pas de robinet d’eau potable, donc on ne peut pas se laver les mains régulièrement, dénonce-t-elle. Les bouteilles d’eau, les couvertures passent entre de nombreuses mains et ne peuvent pas non plus être nettoyées»

Yannick Baboun, 36 ans, venu du Cameroun, attend lui depuis 15 mois dans le camp de l’île de Samos. Il essaye de se « discipliner un maximum, de se laver très régulièrement les mains avec les gels hydroalcooliques mis en place aux quatre coins du camp, sur des troncs d’arbre par exemple », explique-t-il par téléphone. Ce chrétien regrette l’arrêt des cérémonies religieuses qui tuaient l’ennui dans ce camp de 10 000 réfugiés qui surplombe la commune de Vathi, 6 500 habitants. « Il y a moins de gros rassemblements, mais toujours beaucoup d’affluence, personne ne reste sous sa tente. Nous voyons bien que c’est risquéNous voulions avoir une distance de sécurité, mais nous sommes les uns sur les autres. Il faut nous évacuer », interpelle-t-il.

En contrebas du camp bouillonnant, dans le centre-ville de Vathi, Chryssa Solomonidou, habitante de l’île depuis 1986, décrit une atmosphère totalement opposée. « Les commerces ont fermé, les supermarchés ouverts font rentrer aux compte-gouttes et offrent toujours des gants. Les rues sont quasiment désertes, il y a quelques migrants seulement, surtout des jeunes, précise-t-elle. Mais, bien sûr, nous avons des craintes sur l’hôpital de l’île, qui ne pourra pas faire face à une épidémie ici. » L’unique hôpital public de Samos était déjà sous pression, il y a quelques mois, en raison d’un grand nombre de visites d’exilés.

Kostas Moutzouris, gouverneur des îles égéennes du nord et habitant de Lesbos, veut « installer des médecins à l’entrée des camps », assure-t-il. « Tout le monde s’inquiète d’une propagation du virus dans un camp de plusieurs milliers de personnes. Mais l’évacuation des camps me paraît difficile, où iraient ces migrants ? »« Si on voulait oublier que ces personnes en exil étaient traitées avec mépris, on en a une nouvelle fois la preuve, s’indigne une habitante de l’île de Kos, où se trouve un camp de 3 400 réfugiés. Parmi ces gens, il y a par exemple de nombreux Afghans qui ont transité par l’Iran [pays très touché par le virus – ndlr]. Il faut faire des dépistages et surtout évacuer les camps des îles, comme on le répète depuis des mois. »