L’urgence d’un appui aux collectifs citoyens locaux

Didier Minot, Collectif « Changer de cap

31 août 2019

Le Collectif « Changer de cap » s’est créé en janvier 2019 pour favoriser la convergence entre les revendications sociales, les revendications écologiques, la défense du service public, qui toutes convergents sur une même nécessité de changer de système. Son objectif est de constituer une plate-forme de soutien logistique à la convergence des luttes sociales, écologique et démocratique en leur apportant des informations, des exemples et les réflexions. Un réseau d’une trentaine de correspondants a été constitué, gilets jaunes ou militants très proches.

Cela nous a permis de constater depuis avril une évolution des actions menées et des mobilisations. Le recul des manifestations du samedi ne signifie pas que le mouvement soit en train de décliner. Bien au contraire, si constate une diversification et un approfondissement des modes d’action, avec une multiplication des actions revendicatives menées avec d’autres mouvements et la multiplication de collectifs citoyens locaux (plus larges que les assemblées de gilets jaunes, comme cela a été défini à Montceau-les-Mines).

Nous avons lancé en juillet un appel à multiplier de tels collectifs, qui reçu plus de 400 signatures et va être relancé en septembre. Dans leurs commentaires, un certain nombre des signataires nous ont fait part des projets auxquels ils participent ou de collectifs en cours de constitution. Nous avons donc commencé à faire une sorte d’observatoire des collectifs citoyens. Ceux-ci peuvent prendre diverses formes. Il n’y a pas de modèle uniforme. Je vais essayer de vous restituer rapidement quelques observations qui permettront j’espère d’éclairer le débat, en les classant par grandes fonctions sachant que certains collectif cumulent plusieurs fonctions

Convergence et élargissement des luttes

On peut citer 2 exemples :

Sur le plateau de Millevaches, une rencontre de « convergence des luttes de la Montagne Limousine » a rassemblé en juillet 200 personnes : gilets jaunes qui tournent dans les villages autour d’Eymoutiers, groupes qui se mobilisent contre les fermetures de services publics, militants de longue date sur des projets d’économie solidaire, d’agriculure paysanne, de défense des services publics et de l’environnement, etc. Les échanges, très positifs, ont créé une dynamique commune malgré les différences de cultures. L’objectif est d’inscrire les actions dans la durée en constituant un syndicat de la Montagne Limousine sous une forme coopérative, autogérée et alternative.

A Saint-Malo, un groupe intégrant les partis politiques s’est constitué pour organiser la signature du référendum contre la privation d’ADP, à l’initiative d’ATTAC. Cette mobilisation s’élargit à d’autres actions. Une journée de mise en commun des mobilisations locales est envisagée en septembre pour mettre en évidence les liens entre les actions de nature différente et pour montrer la portée globale de ces luttes, et rendre visible pour la population l’ampleur des mobilisations actuelles.

Réflexion, formation politique, éducation citoyenne

Les 8 premiers mois d’action des groupes locaux ont constitué une formidable école d’éducation populaire. Certains collectifs locaux approfondissent ce travail à travers des ateliers constituants comme à Auriol déjà cité. Un groupe de volontaires a fait une lecture publique de la Constitution, avec un juriste, pour en débattre et faire des propositions. Mais, au fil des mois, il est apparu que les gens sont d’abord intéressés par la politique locale et les problèmes qu’ils rencontrent.

D’autres collectifs locaux, comme celui de Paris XVe, sont d’abord tournées vers ce travail d’éducation populaire et d’approfondissement des propositions, dans un arrondissement de Paris dominé par la droite où il y a peu d’espoir de conquérir la mairie d’arrondissement. Les débats sont organisés autour de grandes thématiques pour établir des propositions convergentes en matière de  démocratie, services publics, injustice sociale et précarité, fiscalité, écologie, éducation et culture, etc.

Auto-organisation, entraide, constitution de coopératives

On observe des initiatives d’auto-organisation afin de résoudre des problèmes créés par la violence sociale du système. On peut citer par exemple la mise en place d’ateliers d’entraide en matière d’informatique, auprès des exclus numériques, de covoiturage, pour pouvoir se déplacer en milieu rural. Par exemple, les gilets jaunes d’Auriol ont créé une coopérative citoyenne a été constituée pour acheter un moulin et le remettre en fonction afin de mettre en place une centrale hydroélectrique et produire eux-mêmes leur électricité. Il est également prévu d’acheter un terrain et faire un jardin partagé.

Préparation des municipales

Une majorité de collectifs semble cependant opter pour une participation des mouvements citoyens, et notamment des gilets jaunes, aux élections municipales.

A Chelles (Seine et Marne), un collectif citoyen « Faire ville ensemble », , s’est constitué dès la fin 2018 avec un groupe de citoyens de divers réseaux. Les grandes lignes du programme sont débattues dans des réunions publiques ouvertes à tous, où des groupes thématiques sont constitués en faisant appel aux volontaires. Il y a un accord de tous les partis de gauche, qui s’investissent dans le travail commun et se sont engagés à ne rien faire contre. Tous sont conscients qu’aucun d’entre eux ne peut gagner tout seul. Une charte est élaborée pour définir le rôle du collectif dans la durée, au-delà de la période électorale, et préciser le positionnement des élus (le maire a une fonction juridique mais n’a pas à décider seul. Le collectif continuera à agir, que la liste emporte la mairie ou non).

À Quimper, un collectif citoyen a été créé le 5 juin sous forme de « coopérative écologique, sociale et démocratique » (coopérative veut dire ici : une personne, une voix, que l’on appartienne non à une organisation) Les participants appartiennent à différents réseaux : marcheurs pour le climat, gilets jaunes, Europe écologie les Verts, UDB, LFI, les Coquelicots. Ce sont les militants politiques qui participent et non les partis en tant que tels. Là aussi, une charte a été élaborée, que le collectif fait signer à tous les citoyens. 10 réunions programmatiques ont déjà eu lieu. Les décisions sur le programme et la liste seront prises en novembre décembre, avec des méthodes qui s’inspirent de la sociocratie (élections sans candidats, …). Quatre porte-parole, dont un qui doit parler breton, ont été désignés à parité, non connus du public,. Ils vont être renouvelées en septembre et octobre avec une rotation des responsabilités, sur les mêmes critères.

A Mulhouse, un collectif « MU2020 rebelle et solidaire » s’est constitué dès le début de l’année avec des responsables associatifs, notamment la Maison de la Citoyenneté Mondiale, des gilets jaunes et la plupart les mouvements de la gauche, de RFI aux Verts (seul le PS a choisi une alliance avec les centristes). Ce collectif s’est mobilisé dans un premier temps contre la casse sociale, l’éloignement des services publics, etc. Il prépare aujourd’hui une liste écologiste, de gauche et citoyenne pour le municipales afin de « porter les revendications du mouvement social et apporter un souffle d’air frais ». Il s’appuie au maximum sur les citoyens pour parler des enjeux du territoire et des besoins de la population, afin de lutter contre la tendance permanente de certains « politiques » à centrer la discussion sur les répartitions des postes.

On observe donc une grande diversité de collectifs citoyens locaux, une majorité mais pas tous tournés vers les élections municipales.  On observe une recherche de formes nouvelles, avec des formes de démocratie directe faisant appel à la participation de tous les citoyens, une rotation des tâches et des responsabilités, la mise en place de collectifs permanents et pas seulement de comités électoraux, la définition de charte de fonctionnement et de contre-pouvoirs, des élections sans candidats, etc.

Dans le Pyrénées Orientales, la coordination des gilets jaunes travaille activement à la constitution de collectifs locaux, mais ceux-ci n’ont pas pour seul objectif la présentation de listes aux municipales, et aucune décision n’a été encore prise. La situation est différente dans les grandes villes, où il n’est pas certain qu’on aille vers des listes gilets jaunes autonomes, mais plutôt vers la participation à des listes communes, et dans les petites communes rurales, où il n’est pas impossible qu’en fonction du contexte local des listes autonomes se constituent.

Ces formes de démocratie participative sont porteuses de renouvellement politique, mais elles ne sont pas entièrement nouvelles. De telles démarches ont été entreprises depuis parfois plusieurs décennies sur de nombreux territoires en France et dans différents pays. Nous avons répertorié, à l’usage des collectifs locaux, un certain nombre d’exemples de territoires de la participation citoyenne s’est maintenu sur une longue période, sur 10 ans, 20 ans ou 30 ans. En effet, le problème n’est pas tant de construire des collectifs citoyens que de transformer le territoire et la vie quotidienne des habitants dans la durée. Nous pourrons fournir ce document à ceux qui le souhaitent. Certains exemples sont bien connus, comme Saillans, Allonnes, Loos en Gohelle, Kingersheim, d’autres le sont moins comme Colombey les Belles, Soudorgues ou Trémargat.

Nous avons également répertorié, en réponse aux demandes de collectifs citoyens de groupes de gilets jaunes, des idées d’actions porteuses d’alternatives susceptibles d’inspirer des actions locales. Une centaine d’actions ont déjà été répertoriée. Nous pouvons également transmettre à ceux qui le souhaitent ce premier inventaire.

On retrouve dans ces différentes expériences un certain nombre de principes de base et de méthodes qui sont communes, notamment :

– l’appel à la participation de chacun diverses formes,

– une consultation permanente des habitants,

– une attitude d’écoute des élus, une volonté d’éducation citoyenne,

– des commissions permanentes et des groupes temporaires,

– des conseils participatifs regroupant les élus, les habitants et les collaborateurs, des conseils d’anciens, de jeunes, des associations, des entreprises,

– une animation de la mobilisation dans la durée qui fait appel à une multiplicité d’outils.

Il est essentiel de pouvoir transmettre un certain nombre de ces informations aux collectifs citoyens locaux qui se constituent actuellement, afin que chacun invente ses propres solutions. Il y a donc une certaine urgence à restituer les acquis d’expérience et quelques réflexions de fond sur les fondements de la démocratie participative et ses relations avec la démocratie représentative. C’est ce que nous souhaiterions contribuer  à faire avec le Collectif « Changer de cap ». Mais l’action de tous est nécessaire.